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Trajectoires

Sage-femme et mère : la vie au coeur !

Elle est celle qui a passionnément aimé donner la vie pour finir à son tour par la donner. J’ai voulu en savoir plus. Immersion dans une discussion entre une mère et sa fille.

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TC : Comme ça, à froid, est-ce que tu as quelque chose à me dire ?

C. : Non. J’attends que tu me poses des questions.

TC : Bon, on peut le dire, tu es ma mère. Pourquoi avoir donné la vie ?

C. : J’ai donné la vie de différentes façons. J’ai donné la vie d’abord parce que j’ai choisi d’exercer le métier de sage-femme ; j’ai mis au monde de nombreux enfants pendant dix ans environ. Et ensuite, j’ai donné la vie à mes propres enfants. D’ailleurs, je suis ta mère !

TC : Tu as vu arriver à la vie des tas d’enfants. Et c’est différent.

C. : Bien sûr ! Donner la vie dans le cadre d’une profession et fonder sa propre famille, c’est différent.

 

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TC : Quelles émotions cela procure t’il ?

C. : Des tas d’émotions ! La joie, le bonheur, quand l’enfant est désiré et que le couple est en attente de cet enfant. C’est le début de la vie. Un petit être qui arrive à la vie et toutes ces promesses de construction, d’enrichissement, de bonheur.

TC :Tu soulèves la question de l’enfant non désiré.

C. : A la maternité publique, il y a une grande diversité de patientes. Des plus favorisées aux plus défavorisées. Toutes les naissances ne sont pas vécues de la même manière. Moment intense de bonheur, ou moment difficile.
Il m’est arrivée d’accoucher des mamans qui mettent au monde des enfants porteurs de pathologies diagnostiquées ou non avant la naissance. J’ai pu m’occuper de jeunes femmes abandonnées par leur famille, vivant en foyer et accompagnées par des éducatrices. J’ai aussi reçu une fois une femme menottée, au milieu de gendarmes. Elle était incarcérée et s’apprêtait à accoucher. Et puis j’ai pratiqué des accouchements sous X.

TC : Ces femmes qui décident de repartir de la maternité sans leur bébé, comment vivent-elles leur accouchement ? En général.

C. : Pour utiliser une métaphore pas très chouette, mais c’était au fond la réalité, elles venaient pour déposer un paquet, sans même le regarder. Leur décision était mûrie à l’avance et elles ne revenaient pas dessus. Nous, sages-femmes n’abordions pas l’aspect psychologique de leur décision, nous restions discrètes et faisions en sorte de ne pas les culpabiliser. Nous ne leur montrions pas le bébé à qui nous donnions trois prénoms. Nous avions une tendresse particulière pour ces petits, prenant soin d’eux avant de les confier à une pouponnière.

« Nous avions une tendresse particulière pour ces petits, prenant soin d’eux avant de les confier à une pouponnière. »

J’ai eu le cas d’une dame qui a découvert que le bébé dont elle venait d’accoucher était trisomique. Elle a décidé de l’abandonner sur le champ.

TC : Quelle tristesse. J’espère que ce petit a trouvé une famille aimante pour le faire grandir. Il y a là un vrai paradoxe pour un moment qui est plutôt entendu sous son sens heureux.

C. : Oui c’est vrai … Heureusement, la naissance est quand même le plus souvent un moment heureux ! Mais c’est aussi un moment qui n’échappe pas aux difficultés, lorsqu’elles existent. Une école de la vie. J’ai accueilli des enfants malades. D’ailleurs, pendant que j’étais enceinte de toi, j’ai mis au monde un enfant malformé. La joie intense côtoie la tristesse intense.

TC : Au final, avec tout ce que tu as vu, qu’est-ce que cela t’a appris du cœur de la femme ? De la vie en général, même !

C. : Je garde en moi la beauté de la naissance et l’amour maternel dans la plupart des situations. Je ressentais une grande émotion devant cet amour maternel instinctif et l’attachement à ce petit être qui venait de naître. La maman avait senti bouger en elle ce petit être, l’avait imaginé, fondé des espoirs et il se trouvait là, devant elle.

« Je garde en moi la beauté de la naissance et l’amour maternel dans la plupart des situations. Je ressentais une grande émotion devant cet amour maternel instinctif et l’attachement à ce petit être qui venait de naître. »

TC : Pourquoi donner la vie ?

C. : L’envie de fonder une famille, de transmettre. Finalement c’est un acte égoïste. Cela donne un but dans la vie, on sait pourquoi on avance et on travaille chaque jour.

TC : C’est marrant, parce que je ne pense pas la même chose. Je pense au contraire que donner la vie est un acte d’amour, de don de soi quelque part, et donc de charité. Surtout quand on sait à quel point élever un enfant peut être difficile parfois ! [Rires]. Est-ce que tu te souviens de la première fois que tu m’as vue ?

C. : Dès que tu es née, je t’ai vue. J’étais contente mais j’étais épuisée car l’accouchement avait duré plus de 12 heures. Quand tu es né, Elisabeth (la sage-femme et amie qui m’a accouchée) me disait « Qu’est-ce que c’est ? » m’interrogeant sur le sexe du bébé et je répondais « C’est un garçon ». Et bien non, Pierre-Alexandre était en fait une petite Camille, pesant quand même plus de 4 Kg ! J’étais heureuse que tu arrives !

TC : Est-ce que tu as quelque chose à ajouter ?

C. : J’ai eu la joie d’exercer pendant 10 années le métier de sage-femme qui est un métier remarquable, une vraie vocation. J’avais la chance d’être disponible, de m’investir pour faire de ce moment de la vie d’une femme, un acte réussi avec le moins d’intervention médicale possible, dans le respect de la sécurité bien sûr. J’ai pu créer de véritables liens avec certaines patientes. Il m’est arrivée de correspondre pendant quelques années avec certaines d’entre elles ou de les revoir.
Je retournais les voir durant leur séjour à la maternité pour discuter avec elle et reparler si elles le souhaitaient de l’accouchement.

« J’avais la chance d’être disponible, de m’investir pour faire de ce moment de la vie d’une femme, un acte réussi avec le moins d’intervention médicale possible, dans le respect de la sécurité bien sûr. J’ai pu créer de véritables liens avec certaines patientes. »

C’est un moment particulier de la vie de la femme qui fait mal, qui peut être laborieux et qui bouleverse l’équilibre. Il peut être compliqué pour la mère et l’enfant.

Dans ma carrière, un événement m’a particulièrement touchée. Il s’agit de la naissance de Céline.

Elle va avoir 30 ans cette année. Nous avons découvert qu’elle était trisomique lorsqu’elle a pointé le bout de son nez. Elle est née la nuit, sa maman qui n’était pas du tout proche du milieu médical ne s’est pas rendue compte du handicap de son bébé alors que nous l’avions vu avec mes collègues, dès les premières secondes. Il est était impensable de faire une annonce alors qu’aucun pédiatre n’était présent. Nous avons donc dû attendre le lendemain matin pour confirmer le diagnostic.
En début d’après-midi, ma collègue responsable de la pouponnière a pris à part le papa qui rendait visite à sa femme. Elle lui a annoncé la nouvelle. Ils se sont ensuite rendus ensemble auprès de la maman pour lui dire également.

Un moment d’intense souffrance où notre rôle est de faire relativiser le handicap à des gens qui ne le connaissent pas.

Anatole a une petite casserole qu’il traîne au pied. Je vous laisse voir …

La maman pensait qu’avec un chirurgien on pourrait réparer l’esthétique de sa petite fille. Elle n’avait pas compris qu’elle était atteinte dans ses cellules. L’apparence physique l’étonnait et elle envisageait une « réparation ». Dans sa compréhension du handicap, le côté mental était absent.

Il faut dans ces moments-là savoir écouter et accueillir la détresse des gens, essayer de se mettre à leur portée pour leur expliquer avec leurs mots, les caractères particuliers du petit être dont ils sont devenus parents. Il faut également prendre de la hauteur pour dédramatiser ce qu’il vient de se passer, et encourager. Céline était très hypotonique (problème de réflexes) , elle mangeait mal.

 

« Dès le début de sa vie, ses parents ont dû persévérer. »

 

La voir aujourd’hui travailler, lire, s’épanouir dans des passions, heureuse de vivre malgré ses handicaps et sa différence est une vraie Joie.

TC : Je t’interroge pour mon blog. Avec ce que je t’en ai dit, comment tu le perçois ?

C. : Je le perçois comme un endroit sur internet où l’on échange. Un blog dynamique, qui va vivre de rencontres et de hasard !

TC : C’est vrai que je fais en sorte que cet espace soit vivant et vrai ! Merci maman pour ta disponibilité à répondre à mes questions alors que tu es bien occupée, et que ce n’est pas forcément évident de parler de soi et de ce que l’on aime.

 

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